Rencontre avec Roberto Minervini, réalisateur de The Other Side

Sélectionné au Festival de Cannes 2015, le film The Other Side de Roberto Minervini traite de la misère humaine aux USA. Il a choisi volontairement de filmer au quotidien un couple de drogués blancs et leurs proches dans le sud des Etats-Unis.

Lorsque l’on regarde The Other Side, on comprend véritablement ce qu’est la misère humaine, et qui plus est, dans le pays le plus riche de la planète : les Etats-Unis. Rencontre avec le réalisateur acclamé à Cannes en mai dernier.

– Que signifie « The Other Side », le titre de votre dernier film ?

Je souhaitais mêler idéologie et géographie. « The Other Side » ce n’est pas juste une séparation géographique, c’est de l’argot, une expression utilisée pour exclure certaines personnes, qui sont de l’autre côté. D’où le fait que le film commence ainsi, avec un chasseur poursuivant sa proie pour installer ce climat de violence et d’agressivité. C’est juste une allégorie beaucoup plus large que ces deux histoires, le fait de chasser et d’être chassé.

– Quels ont été vos choix de mise en scène ?

Je ne filme qu’en lumière naturelle, la photographie doit exprimer une dimension intérieure encore plus importante. Quand je filme, je suis très vigilant et sensible sur la lumière. Je peux annuler une partie du tournage si la lumière n’est pas bonne. Ce n’est pas une question esthétique, mais si la lumière n’est pas directe, ça ajouterait un aspect glauque et négatif aux personnages.

– Vous vivez en Louisiane ?

Je vis au Texas.

– Depuis quand la drogue est-elle arrivée à West Monroe ?

Elle est arrivée dans les Etats de l’Ouest et en Louisiane après la crise agricole, dans les années 60. Quand les petits agriculteurs sont tombés au chômage, il y a eu un excès d’engrais. Dans ces fertilisants il y avait de l’ammoniaque, qui est l’un des principes actifs de la méthamphétamine. En combinant l’ammoniaque avec un produit pharmaceutique pour décongestionner le nez, ils ont réalisé qu’il était très facile de fabriquer cette drogue.

L’administration Reagan a quand même favorisé le développement de cette drogue. Finalement ça a eu un rôle de ségrégation et de sélection naturelle, les gens qui avaient des problèmes se sont naturellement mis de côté en consommant cette drogue. Il y a des gens qui se tueraient pour en avoir.

– Est-ce que la drogue touche les blancs et les noirs de manière égale ?

Oui. En fait, en tournant, si je m’étais retourné et que j’avais traversé la rue, je me serais retrouvé dans le ghetto noir, c’est exactement la même chose. J’ai trouvé ça intéressant de filmer les blancs qui se retrouvent dans un milieu social qui est généralement représenté par les noirs. C’est une leçon pour l’Amérique blanche.

« Si je m’étais retourné et que j’avais traversé la rue, je me serais retrouvé dans le ghetto noir, c’est exactement la même chose. »

– Est-ce que les acteurs prennent réellement de la drogue dans le film ? Les scènes de sexe sont-elles simulées ?

Ce n’est pas simulé. Pourquoi j’hésite avant de répondre ? On touche à deux sujets qui heurtent ma sensibilité et mes valeurs. Pour la drogue, j’arrivais à encaisser le fait d’être témoin de ça, j’étais maître de moi. Par contre, au niveau de la sexualité c’était difficile pour moi d’être témoin, donc j’ai filmé ça de cette manière. Dans les deux situations on peut voir qu’il y a aussi une lutte de pouvoirs entre eux, la beauté de l’acte d’amour leur donne du pouvoir, et ça m’intimide parce que c’est quelque chose qui serait impossible pour moi devant une caméra. La drogue, je l’ai déjà vu et c’est presque moins choquant, quelque part. Je pense que les scènes sont réelles, j’ai filmé ce qui se présentait devant moi.

– Comment avez-vous réussi à convaincre les acteurs de se laisser filmer au quotidien ? Parce que c’est assez humiliant de se faire filmer en train de se droguer, même si on est accro, par rapport à son entourage.

Ce n’est pas forcément humiliant, pour eux c’était une opportunité d’être vus, de faire parler d’eux. Finalement, je comprends complètement cette envie d’être mis en lumière. Par contre il y a une question éthique à laquelle je dois moi-même répondre : Comment puis-je représenter des gens qui ne peuvent pas se représenter eux-mêmes ? Il faut pouvoir discuter avec eux, savoir pourquoi ils n’y arrivent pas. Quand on arrive à répondre à ça, c’est la clé pour leur donner une certaine dignité, qu’ils puissent parler d’eux, s’exprimer sur leur vie… C’est de l’éthique, je ne veux pas faire de jugement moral. C’est un film dénué de tout jugement subjectif, sinon je ferais mon propre manifeste.

– Est-ce que toutes les scènes qui sont dans le film ont été improvisées ou répétées ?

Ce n’est pas de l’observation pure, mais il n’y a pas non plus de répétition. Voici un exemple de la manière dont je travaille : la scène du petit-déjeuner commun dans laquelle je partage ce qu’on a vu et ce que j’ai fait la veille avec eux. J’ai des requêtes, je leur demande si je peux en savoir plus sur certaines histoires, si je peux poser des questions… Et selon leur réponse, je décide d’une approche pour la fin de la journée. Après il y a le travail d’observation. Il y a de l’observation mais aussi du jeu, tout est combiné.

« Un film dénué de tout jugement subjectif, sinon je ferais mon propre manifeste. »

– Combien de temps a duré le montage ? Et est-ce que ça a été difficile ?

Ca a duré à peu près 5 mois. Finalement j’ai écrit le scénario après le tournage, par rapport au matériel que j’avais. C’est le matériel qu’on a au départ et c’est moi qui ai choisi l’histoire et le héros. Pour le montage, c’est 150 heures que j’ai collectées en 5 mois.

– Est-ce que les acteurs ont joué le rôle qu’ils voulaient que vous transmettiez dans le film (à combien évaluez-vous le pourcentage de jeu des acteurs ?)

On peut dire que ce sont les personnages qui ont fait le film. Ils représentent la genèse du film. Je suis un peu obstétricien, c’est moi qui organise tout ça. C’est moi qui décide de la mise en forme, de la traduction… En fait c’est ma façon de faire les films, ce n’est pas la façon omnisciente mais c’est ma façon à moi de faire les choses.

– Est-ce que les acteurs jouent vraiment ce qu’ils vivent au quotidien ou essaient-ils de montrer quelque chose d’autre ?

Les acteurs sont eux-mêmes. Il y a toujours cet aspect narcissique qui arrive au milieu, mais ça fait partie de la nature humaine et ils sont devant une caméra donc… J’accepte cela, peut-être qu’ils jouent un rôle mais c’est quand même une façon d’exprimer leur vérité à eux. Je crois que parfois c’est un besoin pour eux de mettre en scène cette vérité, qui est très difficile.

Dans ce cas là le jeu d’acteur est quand même une façon d’être juste, d’être vrai, et ça me convient très bien comme ça.

« Le jeu d’acteur est quand même une façon d’être juste, d’être vrai »

– Quand les acteurs ont vu le film, comment ont-ils réagi ?

Ceux de la milice sont venus à Cannes et ils ont aimé le film. Ils se sont sentis plutôt bien représentés. Même si les français ont été un peu durs quand il s’agit de débattre sur les armes. Mark et Lisa ne peuvent pas voyager à cause de problèmes juridiques et légaux. Les distributeurs n’ont pas pu leur envoyer le film donc ils ne l’ont pas encore regardé. Ils ont quand même vu tous les extraits qu’on faisait tourner.

– Avez-vous envie de faire une trilogie sur la Louisiane, après votre trilogie sur le Texas ?

Pour être honnête, après avoir fini ce film je me suis dit « j’arrête le cinéma. » La quantité de travail et la charge émotionnelle ont été vraiment trop grandes. Je ne tourne pas juste des films au Texas et en Louisiane, je vis là bas, donc tout reste en moi. J’ai besoin de faire une pause sur ces sujets là et de réfléchir à ce que je veux faire par la suite.

– En un sens, votre travail de réalisateur consiste à filmer, capter quelque chose et à ressaisir des tranches de vie.

Absolument. C’est passer de micro à macro. C’est une image de ce que je considère comme l’Amérique d’aujourd’hui. C’est une approche de fond, qui part du peuple et des bas fonds des Etats Unis. Là bas, 42 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Là c’est un petit échantillon, mais ce serait une grosse erreur de considérer que ce n’est pas une réalité bien présente dans le pays.

– Quel est le futur à West Monroe ? Une fille dit à un moment qu’elle veut aller à Yale ou Harvard, mais est-ce possible ?

En Amérique, il n’y a aucune mobilité entre les classes sociales. Il n’y a aucun soutien et aucune aide sociale. La pauvreté est un héritage, la drogue aussi. C’est pour ça que c’était important pour moi de tourner la scène de la femme enceinte, pour représenter cet héritage. Et la fille qui joue avec des petits morceaux de tissus, en pensant qu’elle peut devenir une créatrice de mode, c’est une image.

« En Amérique, il n’y a aucune mobilité entre les classes sociales »

C’est peut être une question rhétorique, mais qui est responsable de cet héritage ? Ils disent que c’est Obama, mais ils ne croient tout simplement pas au fait qu’Obama veuille mettre en place un système de sécurité sociale. Ils se sentent complètement abandonnés par le système, y compris les vétérans. Ils n’ont aucune raison de faire confiance à Obama. C’est intéressant de voir que dans le film, certains disent qu’ils vont voter pour Hillary Clinton. Peut-être le fait qu’Hillary représente l’énergie féminine et maternelle, c’est l’image très infantile d’une mère qui s’occuperait de ses enfants.

– Qu’est-ce qui va arriver alors, dans les prochaines années en Louisiane ?

C’est très difficile de répondre. L’Amérique est très douée pour laver son linge sale discrètement et faire croire que tout va bien. Sans toute la couverture médiatique, on ne saurait jamais ce qui se passe. Ils m’ont montré le paysage du lac, une vision qui paraît paradisiaque. Ils m’ont dit : « Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de personnes qui se sont noyées dans ce lac, et personne ne les retrouvera jamais parce qu’il est plein d’alligators. » Tout le monde s’en fiche, donc on peut se débarrasser de quelqu’un très facilement. C’est pour ça qu’il n’y a qu’un seul « shot » (scène) subjectif dans ce film, parce que j’ai ressenti que ce lac représentait la beauté et en même temps la vie et la mort, c’est comme ça que je l’ai vu.

« L’Amérique est très douée pour laver son linge sale discrètement »

 

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