Rencontre avec Thomas Barrandon, « neurochirurgien sonore »

Et non, ce n’est pas un ORL que nous avons rencontré, mais bel et bien un artiste. Musicien, mais pas seulement, Thomas Barrandon, 23 ans, est compositeur de musique éléctro. C’est à l’occasion de la sortie de son nouvel album, « A New Born Between Moutain and Sea » que j’ai partagé un moment avec lui, dans un café du premier arrondissement, le temps qu’il nous en apprenne un peu plus sur lui et son univers.

 

Rencontre

 

tb

 

FOCUSUR : Bonjour Thomas! Avant toute chose, pour ceux de nos lecteurs qui ne te connaitraient pas encore, peux-tu te présenter? 

Thomas Barrandon : Bonjour ! Je m’appelle Thomas Barrandon, comme mon nom de scène finalement. J’ai 23ans et je compose depuis 2007.

 

Tu es graphiste de formation, mais semble être un «touche à tout». Peux-tu nous retracer ton parcours, comment en es-tu arrivé jusqu’à la musique? 

En fait, j’improvise un peu dans tout les domaines. Je suis très curieux de nature et ce que j’aime par dessus tout c’est créer. J’ai commencé très tôt à faire mes maquettes, de la peinture … j’ai passé la plus part de mon adolescence enfermé avec mes BD, mes Jeux Vidéos et surtout les Films ! J’ai bouffé des séries Z, des nanars et surtout les classiques de SF et d’horreur d’Argento, Romero et Carpenter. J’avais mon petit secret pour ma culture 80’s. En 97, sans le vouloir, ma mère avait enregistré à la fin de notre K7 de Scream de Wes Craven un super documentaire diffusé sur Canal + (je l’ai encore). Dedans il y avait toutes les références pour faire baver le petit geek que j’étais : Zombie que j’ai découvert à 6ans (qui reste MON classique), Evil Dead que mon oncle m’avait secrètement confié, une superbe interview de Jodorowsky qui parlait des différents genres avec des images de Maniac, de the Thing, Society etc … par chance, un de mes camarades de primaire avait un grand frère qui possédait les K7 de ces films … du coup j’ai baigné pendant des années dans cet univers du macabre, du fantastique, cela a forcément eu un impact direct sur ma culture et ma manière de créer les choses. C’est en entrant au lycée, avec une option Audio Visuelle que je me suis concentré sur l’analyse de film, la manière de raconter une histoire, des messages puissants que le cinéma est capable de transmettre. J’ai voulu me spécialiser dans le montage mais mon prof a eu la bonté de me prévenir que ce métier allait disparaitre avec l’arrivée du dématérialisé, des outils plus simplifié … il n’avait pas tord … Du coup voilà 2007 qui débarque. La découverte de myspace, des réseaux sociaux, de la musique à grande échelle. Le retour des Daft pour un concert mémorable, le Label Ed Banger et Justice qui cartonnent … en fait, musicalement c’était une année de fou ! Ca m’a donné envie de tenter ma chance avec mon approche, ma vision et les sentiments que je voulais véhiculer.

 

Dans tes plus jeunes années, ton répertoire musical était tout à fait différent, comment t’es tu retrouvé à faire de la musique électronique? 

Dans mes plus jeunes années … bon au dessus je passe un peu pour un troglodyte, j’étais pas h24 dans ma chambre non plus. J’avais un semblant de vie sociale et en effet j’ai eu un groupe de Punk Garage à 13ans. On était fana de Guerilla Poubelle, Anti Flag, Anthrax, on avait fait venir le groupe Justin(e) sur Lyon, notre plus grand fierté … en fait on était assez débrouillard. J’ai eu un groupe de Math Core aussi de mes 16 à mes 17ans. Puis à côté je jouais énormément aux jeux vidéos, j’ai poncé la Game Cube et la PS2 pendant des heures ! Les jeux de l’époque étaient incroyables, les licences de EA Games et Activision offraient des OST d’une qualité assez folle. J’ai connu des groupes comme Deftones avec True Crime. Je crois que pour beaucoup le jeux Tony Hawk pro Skater 2 fut une bible musicale avec Rage Against the Machine par exemple, puis il y a eu les Need For Speed Underground, Burnout ou SSX … bref j’en parlerais des heures, j’ai gonflé ma culture Rock/ Punk/Hardcore/Rap/Electro grâce à ces jeux mais pas que. Ma famille aussi a joué un grand rôle. J’avais un oncle fan des Daft, Prodigy, Fat Boy Slim, Chemical Brother, Coldcut et comment dire … avec mon frère on en a bouffé énormément. Je passais mes vacances à écouter Homework et Surrender sur mon lecteur CD. Puis toujours à la même période, je crois qu’il y a un film qui nous a tous foutu une claque monumentale, l’extraordinaire Matrix et son OST qui était à des années lumières des productions de l’époque : Manson, Rob Zombie, RATM, Rammstein, Minitry et surtout Rob Dugan. Ces mélanges avec ma culture des années 80 m’ont amené a composer de la musique électronique avec un univers très marqué entre OST et mélancolie hérité de l’univers métal indus/post rock etc … et finalement je trouve pas ça si incompatible. J’ai la chance aujourd’hui de dialoguer avec des artistes comme Perturbator, Dynatron etc … des personnes qui étrangement ont un parcours similaire au mien. Eux aussi aiment les bizarreries des années 80 et ont eu un groupe de HardCore … on se sent moins seul après ça.

 

« J’aime me baser sur des thèmes, des histoires à raconter. Le fait de solliciter le cerveau, de demander à l’auditeur de se projeter des images m’aide beaucoup dans le processus de création, c’est mon guide. »

 

Quelles sont tes influences? 

La culture en générale, notre héritage, le cinéma, la musique, la peinture. Pour mon dernier EP par exemple, c’est à la fois Elephant Man de Lynch, les 3 Lumières de Fritz Lang, le poème Nothing Will Die de Alfred Lord Tennyson, ma pochette avec Le voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich etc … Pour des morceaux comme Quiet Earth c’est un vécu, une rupture puis le fait de visionner un film qui porte le nom de Quiet Earth qui raconte l’histoire d’un homme qui se lève un matin pour réaliser qu’il est le seul être sur Terre, c’était un peu mon ressenti (rires). Forbin Project c’est mon inquiétude face à notre relation avec la technologie, ce qu’on en fait en bien ou en mal, je vous invite à voir le film du même nom, une belle oeuvre d’anticipation. J’aime me baser sur des thèmes, des histoires à raconter. Le fait de solliciter le cerveau, de demander à l’auditeur de se projeter des images m’aide beaucoup dans le processus de création, c’est mon guide.

 

Comment définirais-tu ton univers musical? 

Je me rappel d’un compositeur qui est venu me voir après la projection du Réserviste pour me parler de mon boulot sur l’OST. Il avait trouvé ça fou et très référencé. Puis il a réfléchi avec son verre à la main et m’a dit : « voilà mec, on appelle ça de la musique référentielle ». Je me suis dit … pas fou le gars ! Ce qu’il voulait dire par là c’est qu’il était difficile de cataloguer mon univers vu que je touchais plusieurs styles différents : à la fois le Rap, le Post Rock, le style OST Nanar ou Sérieux (comme Hero), le Space Disco, la Fm etc … du coup mon univers fait souvent référence à une période, à des sentiments, une histoire… J’ai trouvé le terme intéressant, le pourquoi j’aime bien le garder.

 

Dans ton dernier album, «A New Born Between Moutain and Sea», sorti le 21 mars, se dessine un schéma narratif et romancé du morceau 1 à 7. «Conception», pose les bases, la prise de conscience qui s’ensuit avec «Forever Young, A Lie», démystifie la jeunesse éternelle, «Old Soul» et «Memories Fade» nous transportent incontestablement droit vers «A Last Sleep». Si je ne me trompe pas, tu nous emmène dans une véritable histoire, retraçant la vie d’une personne, dans laquelle nous ne pouvons que nous identifier. Pourquoi avoir choisit de construire ton album ainsi?

Déjà merci d’avoir compris le concept, c’est qu’il y a eu une écoute active ! Disons que c’est un EP très très personnel. J’ai connu un évènement dans ma jeunesse qui m’a énormément marqué. Une période triste tu peux le deviner à l’écoute je pense. J’ai mis et j’ai pris mon temps pour faire cet EP, c’était ma manière de faire le deuil. C’est un opus qui raconte clairement la naissance et la mort d’un être mais aussi sa renaissance, sa réincarnation. The Stream Flows est une manière un peu naïve d’imager le cycle de l’eau, le cycle de la vie, cette idée d’éternité. C’est aussi une partie du poème de Lord Tenysson : « The stream flows, he wind blows, he cloud fleets, he heart beats, othing will die. » Rien ne meurt, on réincarne les choses, les sentiments, nos histoires par la musique, par l’art afin de se sentir mieux.

 


Que penses-tu de la scène musicale actuelle?

Elle est très chargée ! Quand on aime tout les genres c’est pas évident. Encore plus quand les musiciens se mettent à mélanger ces genres … on ne s’en sort plus ! J’aime la richesse de notre scène, la finesse, l’élégance et l’extravagance de certain. J’ai en tête le dernier Todd Terje que j’écoute en boucle avec Hylas de Thomas Azier. J’ai fait de la com et ce que je demande à la musique c’est ce « PLUS Produit » qui va me parler. Azier a une voix qui m’emporte, Terje a cette folie, cette pêche que j’aimais dans les Cartoons (Alfonso Muskedunder !). Ce que j’aime surtout c’est les outils qu’on a à disposition aujourd’hui, ça m’a permis de découvrir des merveilles, des petits artistes avec 300 écoutes qui vous font voyager, je pense à HOME ou Sommet mes 2 dernières claques de Soundcloud. Cette saturation est une bonne chose je trouve, ça nous force a devenir de plus en plus exigeant, d’être de plus en plus curieux et donner une chance à des petits … je ne serais pas là à parler de moi sinon ! Très souvent ces petits ont des idées remarquables, ils ne veulent pas fournir un simple divertissement, c’est plus intime, plus cérébral. J’aime cette nativité dans la composition, dans la production, un savoir faire très maison, quelque chose de plus spontané.

 

Pourquoi te caractérise t-on comme un «neurochirurgien sonore»? Y a t-il un mal sonore qui toucherait notre siècle, et duquel ta musique nous guérirait?

Faut demander à Quentin Lechemia de My Band Market. En fait c’est les mots qu’il a utilisé pour me décrire lors d’un évènement qu’il a organisé. C’était accompagné de mon visuel on voit ma tête avec un style très échographique. On m’a souvent dit que ma musique touchait, que des images traversaient l’esprit. Du coup j’ai trouvé le terme vraiment en adéquation avec mon style musical que j’ai beaucoup de mal à définir encore. Après j’ai toujours cru en la Musicothérapie, la musique a clairement un pouvoir pour soigner, soulager, pour réunir, stimuler les rapports avec les autres et ça n’est pas nouveau. J’adore parler de la musique, du cinéma, des voyages, des passions en gros … si on a pas ça, j’ai du mal à concevoir une vie exaltante, c’est mon ressenti. Après pour ma musique en particulier … pourquoi pas. Je parle de mes sentiments, de mes problèmes à travers les accords et il y a des personnes qui arrivent à percevoir ça, qui se reconnaissent là dedans et c’est très troublant. Je me rappel avoir été profondément touché par les mots du blog Damn Hit qui parle justement de ma musique comme remède. En général je me donne 2 bonnes claques pour voir si c’est bien réel.

 

Je crois savoir que tu es cinéphile, quel est ton réalisateur favori?

Je crois que ça se voit : Carpenter First !Je suis un grand fan de Romero, Argento, de Murnau, Hugues, Verhoeven, Lynch. En plus moderne les Wes Anderson, Spike Jonze, Nicolas Winding Refn, Steve Mcqueen etc …Carpenter c’est pour sa polyvalence, c’est un peu mon mentor. J’aurais voulu faire des films, en être le compositeur, monteur etc … mais je perds pas espoir !Argento, Murnau et Anderson c’est pour leur sens de l’esthétisme, la géométrie, les ombres etc … techniquement c’est assez irréprochable.Spike Jonze c’est pour sa sensibilité d’adolescent. Je me reconnais énormément dans son cinéma. Max et les Maximonstres était mon bouquin quand j’étais môme et Jonze a fait un travail remarquable d’écriture, de découpe pour un bouquin de 20 pages … c’était un pari assez fou. Puis son dernier Her … merde pendant un instant je me suis vu sortir avec mon iPhone.Côté adolescent, John Hugues était le meilleur. Sans le savoir on connait tous la série Code Lisa qui est une série adapté de son film Weird Science. Hugues c’est juste l’invention du Teenage Movie où l’ado est compris, il aborde sa complexité, sa fureur, ses tourments avec une justesse et une intelligence profonde. Regardez Breakfast Club, Sixteen Candles ou Ferris Bueller et vous comprendrez. Refn et Macqueen c’est pour leur réalisme. La manière crue qu’ils ont de construire leur film. Des plans longs, dures et très esthétiques. Hunger, Shame, 12 years a Slave, la Trilogie du Pusher, Bleeder sont des oeuvres que j’admirent.

 

Quels sont tes projets à venir? Tes dates? Ou pourra t-on t’entendre en live bientôt?

Projets projets ! Des pubs pour des amis Danois, une pour une Application iPhone pour les aveugles par exemple.Une date au Danemark aussi (peut être). Une date pour les Extra Sonores, il y aura plus d’info dans les semaines à venir.Des OST, une pour Révolution, un film bien barré avec les voix FR de Schwarzy, Bruce Willis, Seagal etc … Puis une 3ème collaboration avec mon complice Mathieu Berthon pour un nanar avec des Ninjas !Des EP jusqu’en 2020 et des projets secrets !

 

Avec qui aimerais-tu collaborer? Tant sur le plan musical que sur la vidéo, les autres formes d’art?

J’ai 2 morceaux qui traînent où j’aimerais bien des voix à la Metronomy et Pharell Williams.Sinon Carpenter. Avant qu’il parte le bougre ! J’aimerais réaliser le dernier opus de Snake Plissken avec lui. Si j’ai appelé mon premier EP Escape From Earth c’est pas un hasard. C’est le nom que Carpenter avait donné à cette plausible suite. J’ai une idée en tête, un western à l’ancienne avec un Snake vieux et ennemi numéro 1 du monde. Il suffit de voir la fin du 2 pour comprendre l’envergure que peut prendre le projet. Je retournerais au racine sombre du premier, j’oublierais cette vision parodique qui a fait défaut au second opus.

 

Que trouves t-on dans ton iPod en ce moment? 

Comme je le disais plus haut, le dernier Todd Terje qui me met la pêche le matin ! Hylas de Azier, une véritable pépite pop. Alain Goraguer et son OST de Planète Sauvage, le dessin animé de mon enfance que je me suis tatoué. Arcane Roots, groupe de Math Rock bien barré avec des lignes de chant vraiment dingue. Big Black Delta, ma perle de 2013, je l’ai découvert grâce à M83 dans la BO remixé de Tron Legacy. C’est violent et fin à la fois. Il peut passer du Hard Core à la Pop à trompette. Un ovni ! Boards of Canada, les pioneers de leur propre genre (c’est bizarre à expliquer). Bring Me The Horizon et leur dernier opus, j’ai retrouvé mon adolescence et mon amour pour Meteora de Linkin Park. The Chariot, mon groupe de Math Core préféré, peut être les concerts les plus fous de ma vie. Chateau Marmont , Clark, Crosses, Daniel Avery, Egyptology, Groove Armada, Principles of Geometry, HOME, Jungbluth, Kraak & Smaak, Logo, Lowrell, Moondog, One Self, Pilotpriest, PVT, Reignwolf, Ricardo Tobar, Russian Circles, Scratch Massive, Sommet, Space Art, SURVIVE, This Will Destroy You, Trust, Domotic, John Cameron etc …

 

Ou te vois-tu dans 10 ans?

Je n’aime pas trop anticiper. J’attends et je fonce vers les opportunités qui me semblent justes et cohérentes avec ce que je souhaite transmettre.  Je veux juste continuer à faire de la musique, faire plaisir à ceux qui l’écoutent, continuer à collaborer avec des talents, m’amuser et partager.

 

Un mot de la fin?

Merci infiniment pour le temps que vous avez consacré à écouter, analyser mon boulot, c’est très gratifiant !

 

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