Rencontre avec Scampi : « les majors veulent de la variétoche préfabriquée »

Nous avons rencontré Scampi, le groupe de trip-hop le plus en vogue de la scène lyonnaise, bientôt programmé au Printemps de Bourges.  Anciennement un trio, le groupe était formé de Morgane, la chanteuse, Jules, le batteur, et Pierre, le bassiste. Malheureusement, le groupe a perdu son bassiste en octobre dernier (ils n’ont pas souhaité en parler, nda), et c’est avec Morgane et Jules que nous nous retrouvons dans un café proche de la gare de Perrache. Retour sur la genèse du groupe, leur orientation artistique, leurs envies et leur vision du monde de la musique aujourd’hui, et surtout sur leur dernier EP, sorti l’année dernière, avant une tournée dans plusieurs salles et festivals.

 

© Camille Stella
© Camille Stella

 

En 2009 tu commences à faire covers sur YouTube, seule avec ton ukulélé et ta voix. Elles font plusieurs milliers de vues, notamment la reprise de Pursuit of Happiness de Kid Cudi qui fait rapidement le buzz. D’où est venue l’idée de publier ces reprises, et comment as-tu réagi quand tu as vu que ça plaisait ?

M : En fait à l’époque, on n’utilisait pas trop Skype, les trucs comme ça, et je voulais partager ma première chanson au ukulélé avec un pote. Du coup je l’ai postée sur YouTube, mais seulement pour lui envoyer le lien, pour lui montrer ! Et en fait, j’ai laissé la vidéo, je l’ai complètement oubliée et puis c’est tellement vaste YouTube que je ne pensais pas que quelqu’un tomberait dessus. Et en fait j’ai eu des commentaires, des « ouais c’est cool ! ». Au bout d’un moment ça m’a donné envie de continuer, pour tester les nouvelles chansons que je reprenais. Et il y a eu des retours, c’est super flatteur tu vois, donc je me suis prise au jeu.

Avais-tu déjà dans l’idée de faire de la musique ton métier à ce moment-là ?

M : Alors pas du tout, à l’époque j’étais perdue dans mon orientation, et comme mon père est un très grand amateur de musique, il y avait pleins d’instruments de musique, auxquels je n’avais d’ailleurs pas forcément touché. Avant le ukulélé j’avais commencé avec la harpe chinoise, le guzheng. Et mon prof étant parti, je voulais me mettre à un instrument avec lequel je puisse chanter en même temps. Parce que c’est un instrument très imposant, et puis on ne peut pas faire des accords de chansons qui passent à la radio quoi, ça ne marche pas ! (rires) Je me suis donc mise au ukulélé, et de fil en aiguilles j’ai fait des vidéos, j’ai rencontré des gens, j’ai commencé à faire des concerts. Et à partir du moment où j’ai commencé à monter sur scène, je me suis rendue compte que j’aimais vraiment ça, et là je me suis dit « c’est ça que je veux faire ! ».

Voilà, donc tu tournes en France et en Belgique, et en 2012 tu pars en Californie pour composer. Pourquoi cet exil ?

M : D’abord pour des raisons personnelles, et ensuite parce que j’en ai eu l’opportunité. Disons que ça a un peu « clashé » dans ma vie, et en même temps je m’étais fait hacké tous mes comptes YouTube, Facebook, etc… Donc à ce moment-là j’ai eu envie de repartir de zéro, et partir de compos que j’allais faire là-bas.

A ton retour tu formes un trio avec bassiste et batteur, Pierre et Jules. Pourquoi ne pas continuer carrière solo ?

M : Quand tu composes seule, que tu présentes ton projet seule devant des gens, tu te rends compte que tu veux donner plus. J’avais envie de faire évoluer mes compos, parce ukulélé-voix au bout d’un moment… j’étais un petit peu frustrée ! Parce que je composais déjà mes maquettes avec de la basse, de la batterie, je commençais à avoir besoin d’une équipe ! Et tous les trois on s’était rencontré à un tremplin découverte à Lyon, au Ninkasi. Et depuis, on a pas mal « traîné nos guêtres » ensemble. Et puis c’est Jules qui m’a proposé…

J : … Bah en fait, avec Pierre on était déjà présents sur plusieurs groupe à Lyon, notamment Macadam’s. Chacun on avait plusieurs projets, ensemble et chacun de notre côté. Et vu qu’on savait que Morgane cherchait un basse-batt’, et qu’on était dans son entourage très proche, au bout d’un moment j’ai un peu lancé l’idée de manière à la fois provocatrice mais aussi sérieuse. Et une fois qu’on avait essayé, on s’est rendu compte que… c’était une évidence en fait !

 

© Joel Kuby
© Joel Kuby

En 2013, vous sortez l’EP Like The Heart. On découvre le son Scampi, avec le ukulélé, le guzheng, avec la batterie et la basse. On découvre une ambiance hyper planante, d’où le nom « trip-hop » je suppose ?

J : Bah en fait, quand on a commencé on jouait les compositions de Morgane, en les réarrangeant un peu à notre sauce. En Californie elle s’était beaucoup imprégnée de ce genre de musique. Et c’est vrai que quand on a commencé à jouer ensemble, ça a vite pris une tournure trip-hop assez naturellement. Et y’a une deuxième chose, c’est que rapidement il a fallu mettre un nom sur notre style de musique, pour le public. Et comme c’est un style assez peu représenté en France, il y’a beaucoup de groupes pop, électro, même encore beaucoup de rock. C’est vraiment une sorte de mélange entre musique vivante et musique électro. Et proposer ce style anglais, qui a 20, 25 ans, assez peu représenté et qui nous correspondait… on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire.

Après la publication de l’EP, vous faites pas mal de concerts. Vous tournez beaucoup, vous composez directement pour la scène ou pour le studio et ensuite vous le jouez sur scène ?

M : Il y a plusieurs étapes. Ce n’est pas composition-enregistrement-tournée. Déjà parce qu’enregistrer avec une bonne qualité sonore, ça demande un budget, ça s’organise, ça prend un certain temps.

J : Au fur et à mesure de l’évolution du groupe, le processus de composition a évolué également. Au départ on partait des compositions de Morgane, donc des compos existantes, et on les réinterprétait pour du live. On n’avait qu’à s’en imprégner et les réinterpréter. Ensuite on a travaillé sur ses compositions inachevées, donc là il fallait les terminer. Et puis quand son stock de compos a été épuisé, on a commencé tous les trois. Puis au fur et à mesure ça a été des compos Pierre et Morgane, Morgane et moi, Pierre et moi…

M : C’est ça, on n’a pas de processus bien défini, qui a de l’idée vient avec son idée. Je vois ce que tu veux dire, mais nous on n’a pas de priorité, quand on fait du studio et quand on fait du live on ne fait pas le même genre de morceaux. En studio, parfois on va tenter des trucs, faire des arrangements qu’on ne pourrait pas faire sur scène. Il y’a une formule studio, qui sert de base, tu te réfères à ça, et une formule scène où là on s’adapte vraiment à la performance que nécessite la scène. Les deux ont une grande importance pour nous, ça se complète.

J : Pour nous, l’important c’est simplement que notre musique touche les gens. Qu’elle soit sur un support physique, qu’ils puissent l’écouter n’importe quand, et qu’à l’inverse ils puissent venir l’écouter en live, d’une autre manière que simplement en écoutant de la musique dans son salon, qu’on leur propose un spectacle.

Après cette tournée vous retournez en studio, pour enregistrer nouvel EP, Waiting for this sound, du nom du premier morceau. Moi j’ai trouvé l’EP plus pop, presque plus rock à certains moments. C’était un choix, ou c’est simplement votre inspiration qui a changé ?

M : C’est simplement une évolution. On voulait proposer d’autres facettes de Scampi, qui n’était pas dans le premier EP, des choses plus dynamiques, mais il n’y avait pas de volonté de changer absolument !

J : Je dirais quand même que le premier EP a été fait un peu dans l’urgence, on avait une volonté de sortir du son rapidement, et avec les compos de Morgane. Ce deuxième on l’a fait tous les trois, donc il est plus représentatif de notre musique à tous. Après c’est sûr, il est plus lumineux, plus ouvert, et par rapport au premier il est aussi plus accessible. Avec le recul le premier CD est très atypique musicalement, d’où cette volonté pour le deuxième EP.

M : On a vraiment trouvé notre son, cette couleur qu’on n’a pas réussi à assez retranscrire dans le premier EP, et c’était un peu un regret. Le deuxième est un peu plus le vrai premier EP de Scampi en tant que groupe. Dans le premier les chansons sont plus fermées, même dans leur contenu.

J : En synthétisant, le premier EP c’est plus « pourquoi je, pourquoi moi, pourquoi ma vie », le second est beaucoup plus « ouvre tes yeux au monde, la vie c’est bizarre, mais la vie c’est cool ».

 

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© Joel Kuby
© Joel Kuby

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Justement, j’ai beaucoup aimé l’EP, et dans le morceau Waiting for the sound tu dis en gros « J’ai abandonné la radio and tous ses idiots avec leurs nouveaux mix / Oh pourquoi tu ne chantes pas français jeune fille / Tais-toi ou je viens te péter les genoux ! » C’est une question, voire un reproche qu’on te fait souvent ne pas chanter en français ? 

M : Carrément, TOUT LE TEMPS ! Dans le milieu, quand t’es francophone et que tu ne chantes pas en français, t’es considéré comme pas intéressant. Parce qu’à la radio il y a des quotas de chansons francophones (d’où les featurings bizarres anglo-francophones qu’on entend parfois). C’est pour ça que quand tu es artiste francophone et que tu chantes en anglais parce que ça a du sens pour toi, tu t’asseois un peu sur le fait de passer en radio. Nous on aimerait bien évidemment, c’est quand même le but de toucher le plus de gens possible avec notre musique ! Mais tant pis, donc oui dans cette chanson je me moque un peu, je dénonce mais gentiment. Genre « je vais te casser les genoux, mais pas la gueule », c’est gentil ! Pour moi, quand tu poses cette question c’est comme si tu demandais à Klein « pourquoi tu peins en bleu », ça n’a pas de sens ! C’est simplement un choix artistique. Pour moi, c’est clairement une insulte, et qui est beaucoup trop présente dans le milieu. Et pareil pour les interviews, déjà qu’en général je trouve que les questions sont pas très intéressantes « pourquoi ce nom de groupe, pourquoi tu chantes en français » etc… On ne s’énerve pas contre toi, au contraire c’est bien que tu l’aies abordé comme ça ! Là au moins c’est agréable, parce que tu as fait des recherches, tu connais notre musique alors que quand le journaliste arrive en te disant « J’ai pas eu le temps d’écouter mais… », déjà le mec fait pas son boulot ! Donc ça fait plaisir un journaliste qui fait un travail de recherche et de fond.

Dans l’EP, au niveau du texte, les paroles sont très imagées, pleines de double sens, ça pose une ambiance. Est-ce que vous pouvez expliquer par exemple Magic House, qui est une chanson qui, si on la traduit littéralement n’a aucun sens !

J : Celle-ci, c’est moi qui l’aie écrite avec Pierre, à la demande de Morgane. Elle voulait voir ce que ça donnerait !

M : Pour moi, c’était de voir comment eux ressentait Scampi, comment eux ressentait notre son.

J : Voilà, et comme Pierre et moi on n’est pas des auteurs perchés comme Morgane, on a dû partir d’une œuvre existante, qui est Le Château ambulant de Myazaki. L’Oeuvre de Myazaki en général nous a touché, Morgane comprise. Donc on a cherché comment décrire une ambiance sonore qui pourrait représenter Le Château ambulant avec tout son univers. Et du coup si tu connais l’histoire, le texte prend tout son sens. Ça t’explique que ce qui passe devant ta fenêtre est en mouvement, le cœur de feu qui peut assécher une rivière rapidement…

Le 1er mars, le clip de Get an idea, réalisé par Rebecca Barras est sorti. Il y a un vrai concept, très graphique, très organique qui s’en dégage. On voit une femme qui danse nue dans une sorte de bulle en tissu, un cocon, pendant une bonne partie du clip. On a l’impression qu’en plus de l’univers musical de Scampi, vous souhaitez apporter un univers graphique, dans les clips, sur les pochettes, que ce soit sur Like The Heart ou Waiting for sound, ainsi que dans le livret de ce dernier…

M : Bah je suis de la Génération MTV, j’adore les images, mon vrai dada c’est l’image ! J’adore ça, je trouve ça tellement intéressant de mêler la musique à l’image, parce qu’on comprend encore mieux toutes les nuances qu’ils ont déjà apporté par leur musique.

J : Si une partie du message n’est pas passé par la musique, tu peux le faire via l’image. A l’ère d’Internet, le simple son ne suffit plus, et en plus ça permet de graver Scampi dans la rétine des gens, tu te rappelles beaucoup mieux d’un groupe dont le clip t’a marqué en plus de la musique. En fait le monde du son change… Tu vois, aujourd’hui avec Soundcloud n’importe qui peut faire du son ! Heureusement, ou malheureusement c’est un fait. Mais je pense que tu ne peux plus faire de la musique sans y associer une image, un style graphique avec.

M : On ouvre encore une autre porte dans notre intimité artistique, dans l’univers du groupe. Et puis je trouve ça tellement intéressant de mêler musique et image, moi si je pouvais je ferais de la musique de film par exemple ! En mettant de la musique sur nos images et vice-versa, tout est un petit peu plus précis en fait : le message, les paroles, la musique, chaque instrument…

J : Quand il y a vraiment une symbiose des deux, que tu ne sais pas si c’est la musique ou l’image qui a été faite en premier ça crée une réaction dans le cerveau, c’est exceptionnel. Tu sais plus où t’habites t’es complétement déconnecté de la réalité, c’est tellement puissant.

 

On va parler un peu de vous, avez-vous des inspirations (au niveau du groupe, et individuellement), des artistes qui vous ont marqué ou qui vous ont donné envie de faire de la musique ?

M : Dans le top 3, il y a Massive Attack, Portishead, Morcheeba, les trois groupes de trip-hop de Bristol des années 90, quoi !

J : Qui c’est qui t’a donné envie de faire de la harpe chinoise, par exemple ?

M : Bah oui, Gorillaz, plus généralement tous les projets de Damon Albarn ! Tout ce qu’il a fait est énorme. C’est le chanteur de Blur, l’instigateur de Gorillaz, il a collaboré avec The Bad and the Queen… Un groupe américain très nébuleux aussi : Grizzlie Bear, qui est assez indescriptible !

J : Moi au départ je suis plus rock, notamment avec Arctic Monkeys. Ce qui me plait dans leur musique depuis que j’ai 15 ans, c’est que c’est super simple au niveau musical, tu peux le jouer dans ta chambre ! Mais c’est l’interprétation qui te scotche à ton siège, ils ont une énergie qui est folle, c’est tellement intense.

Vous n’avez pas encore une grande popularité… Vous pensez que c’est une question de temps, que c’est la faute des médias qui ne donnent pas de visibilité à certains artistes et genres musicaux, autre chose … ?

M : C’est très intéressant comme question ça… Le milieu de la musique a beaucoup évolué depuis lère digitale, tout est devenu plus accessible ! Des gens peuvent s’autoproduire sans les gros labels. C’est génial, tout le monde a sa chance, mais du coup c’est la guerre. Le mot est un peu fort, mais c’est vrai, on se noie dans la masse. C’est encore plus difficile de sortir de la masse.

J : Ce qui a changé c’est que les grosses majors ne font plus d’argent sur les CD. Donc aujourd’hui quand ils signent un artiste ils doivent être sûrs que ça va plaire à la plus grande part des gens, et donc ils ne se prennent pas la tête : ils veulent de la variétoche préfabriquée de m**** qui sera mangée par tout le monde. Donc on préfère rester indépendant, en tout cas pour l’instant. On fait ce qu’on veut, et on s’autoproduit. Si ça marche tant mieux, sinon tant pis et on doit rendre des comptes à personne d’autre.

Votre programme pour la suite ? Prochaines fois qu’on peut vous voir sur scène?

M : Le 13 avril on sera au Printemps de Bourges ! Sur la scène Rhône-Alpes, on a été sélectionnés. C’est une de nos grosses dates cette année, on en aura d’autres… Puis le 21 juin on fête la Fête de la Musique à Lyon, Place Sathonay ! On espère vous voir dans la foule !

 

© Joel Kuby
© Joel Kuby

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