Interview : Street art : Loodz, entre Post Pop-Art et Futurisme

On a rencontré Loodz lors du Solo Show Kairos à Sitio. L’artiste, mi graffeur mi philosophe, est hyper talentueux, captivant et passionnant à la fois en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’homme. Kairos, c’est un projet coloré et abstrait, avec des références ouvertes à Goldorak et l’univers des dessins animés de notre enfance. Mais derrière Kairos se cache une vraie réflexion couchée sur la toile, entre le corps, l’âme et l’esprit.

Comment es-tu passé de la rue à la galerie ?

Je suis arrivé à Lyon il y a maintenant 4 ans et pendant ces 4 années j’ai fais des toiles, je peignais 10-12 heures par jour. Et l’année dernière, un pote a rencontré Orbiane de la galerie Sitio et lui a montré mon travail. Ca l’a intéressée et du coup, Orbiane m’a proposé d’exposer au festival Urban Art Jungle et j’ai vraiment kiffé. Et puis ça m’a ouvert des portes, ça m’a un peu lancé.

Mais pourquoi as-tu choisi de faire des toiles ?

J’ai fais des toiles par envie mais j’ai aussi vraiment l’envie d’être bon dans ce que je fais. Il y a la notion d’éphémère aussi. On pourrait penser que le graph est éphémère, les tags sur le périph’ par exemple, même si quand par contre tu peins tout un mur ça l’est quand même moins. Du coup faire des toiles, les exposer, ça m’a vraiment plus parce-que ce n’était justement pas éphémère. Je pense qu’aucun artiste ne fait des œuvres dans le but qu’elles restent éphémères. Mais après la toile ca reste un investissement énorme, tu taffes pendant 12 heures par jour pendant des semaines.

Hypothesis par Loodz, 2017 | Peinture | Artsper (258385)
Hypothesis par Loodz, 2017 | Peinture | Artsper (258385)

Qu’est ce qui change quand tu fais des toiles ?

C’est l’approche déjà et puis surtout c’est beaucoup plus long. Et puis personnellement, je cherche à obtenir un rendu vraiment hyper propre, donc ca demande beaucoup de temps.

Ce n’est pas un peu frustrant pour un graffeur de peindre une toile plutôt qu’un mur ?

Non ça ne l’est pas parce que je ne cherche pas à faire la même chose, c’est une autre démarche. Ca serait frustrant si je cherchais à faire la même chose. Pour moi, la toile est une synthèse de plusieurs éléments dont le graffiti, c’est donc plus motivant que frustrant. Et même si le cadre est plus limité, ca ne me gêne pas.

Complementary par Loodz, 2018 | Sculpture | Artsper (351586)

Quelle était ta réflexion, ton univers quand tu as peins Kairos ?

J’essaie vraiment de synthétiser tout ce qui correspond à mes influences graphiques avec en plus mes influences culturelles et philosophiques. Après, j’ai des influences très larges. Pour t’expliquer un peu, j’essaie de raconter l’histoire de l’âme, du corps et de l’esprit qui voyagent dans des univers qui peuvent paraître abstraits mais qui finalement correspondent à ce que pourrait être la réalité sans les sens. C’est une pure spéculation et c’est surtout très personnel. J’utilise aussi des symboles qui pourraient traduire des choses, mais ca reste vraiment une spéculation. Je symbolise le corps, l’âme et l’esprit, trois couleurs reprennent ces éléments là. J’utilise des formes géométriques aussi : le point peut représenter la création, le segment le temps et une courbe pourrait représenter le choix. J’essaie d’adapter les formes et les couleurs que j’utilise pour symboliser ce que je veux exprimer.

Mood par Loodz Peinture | Artsper
Mood par Loodz Peinture | Artsper

Pour Kairos, tu n’utilises quasiment pas de noir et de blanc, pourquoi ?

A la base, j’utilisais le noir pour faire mes contours et puis finalement j’ai trouvé intéressant de sortir de ce concept la et d’associer les couleurs différemment, pour ne pas trancher de façon nette les choses. Pour ne pas être trop manichéen finalement.

Au delà de ça je suis dans un procédé super évolutif, quand je peins une toile elle représente ma synthèse de l’instant présent, demain je ne la trouverai peut être pas appropriée. Donc peut être qu’un jour j’aurai envie d’avoir une approche uniquement noir et blanc. Par exemple, j’ai déjà fais pas mal de portraits en noirs et blancs, et même une mini série de toiles en noir et blanc avec juste une couleur en plus.

Loodz 2017 | Peinture | Artsper (258385)
Loodz 2017 | Peinture | Artsper (258385)

Evolutif, ça signifie que quand tu regardes ce que tu faisais avant, tu trouves que c’est dépassé par rapport à ce que tu fais maintenant ?

Oui, c’est comme quand tu peins un mur, t’es content sur le moment puis t’as envie de passer à autre chose. Et puis si je veux progresser, ce qui est vraiment mon cas, il faut aussi que je sache rester super critique sur ce que je fais. Je ne vais pas tourner autour de la même chose dans mon travail, j’ai envie d’évoluer. Ca veut dire aussi prendre des risques. En ce moment par exemple, j’ai changé de format, c’est une prise de risque. C’est-à-dire qu’avec ce nouveau format il ne faut surtout pas que je foire mes contours sinon c’est fichu. Mais je te parle d’une prise de risque qui est technique, la prise de risque visuelle, elle est toujours pas, ce que je fais plait ou ne plait pas. En tout cas moi ca me plait sur le moment et je ne fais pas des œuvres dans le but qu’elles plaisent.

J’ai ouï-dire que tu avais aussi passé du temps au Pérou ?

Oui, j’y ai passé presque un an, 8-9 mois en 2013-2014. A la base, avec ma femme on est juste aller rendre visite à ma cousine, qui s’est installée là-bas dans la Selva et finalement on est resté plus longtemps que prévu.

Je ne connaissais pas du tout ce qui se faisait là bas en terme artistique. Par exemple, j’ai découvert les shipibo, un peuple très ancien de la forêt amazonienne qui utilise tout ce qu’il y a dans la nature et se transmettent leur savoir de génération en génération. Ils font notamment tout ce qui est ayahuasca. Et puis ils dessinent aussi, avec l’idée de faire passer des messages par des symboles simples. Ca m’a inspiré. La culture inca aussi m’a inspiré, c’est tellement riche.

J’ai peins un peu là-bas mais c’était compliqué. J’avais acheté des planches et puis je les peignais avec de la peinture pour cuir. J’ai fais surtout du noir et blanc sur des grands panneaux. Aussi à Pissac, dans la vallée sacrée, on m’a laissé peindre des murs.

Ce séjour au Pérou a vraiment été une influence énorme pour moi, quand on est rentré c’était dur, j’ai mis du temps pour me réhabituer. Et puis ma vie a changé aussi, je suis devenu plus déterminé. J’ai essayé de vraiment me créer ma bulle et de rester dedans.

Et alors elle est où cette bulle ?

J’ai un atelier chez moi, je ne pourrai pas peindre dans un atelier collectif, je serai trop distrait. J’ai besoin de rester concentré. J’ai besoin de rester dans cette bulle. Ton atelier c’est un peu ton labo, à force de travailler toujours au même endroit ça crée un truc. Et puis en plus je suis chez moi, je fais ce que je veux.

Est-ce-que tu t’imposes un cadre de travail ?

Pas vraiment, mais disons que je travaille presque tous les jours, le week-end les vacances. Parce que finalement je n’ai pas besoin de vacances, c’est pas du tout un objectif. Je suis dans mon truc et ça me suffit. C’est plutôt pour ma femme que parfois je pars en vacances. Mais il n’y a qu’en gardant ce rythme que je peux vraiment progresser.

Sitio, l’UAJ, ça représente quoi dans ta phase de développement ?

C’est une étape je pense, ce n’est pas une fin en soi. Moi, je veux vivre de ma peinture et m’assurer une pérennité sur le long terme. Tu vois, par exemple, j’ai toujours refusé de m’inscrire au chômage ou autre, je veux vraiment vivre uniquement de ma peinture. Mais bon, je reste aussi réaliste parce que faire une toile demande quand même un investissement de base en terme d’argent, c’est un budget, donc il ne faut pas être trop « hippie » dans sa façon de faire, il faut quand même faire du business, ce n’est pas quelque chose de mal.

Tu penses que tu vas continuer à faire de la galerie ?

Je prends vraiment ce qui se présente. Par exemple, j’ai des propositions depuis 1 an pour participer à des ventes aux enchères. Il faut que j’assure une certaine visibilité à mon travail. Et puis je suis super content quand quelqu’un aime mon travail au point d’acheter une toile.

Tu es influencé par le retour qu’il peut y avoir sur ton travail ?

Moi je trace mon chemin. Après, si j’ai des avis vraiment pertinents, je vais les prendre en compte mais je ne vais pas m’adapter à ce qu’on me dit, je fais mon truc. L’idée première n’est pas de vendre mais de me retrouver dans ce que je fais. Par exemple, j’ai fais des portraits à un moment donné, ça se vendait très bien mais ce n’était pas assez personnel, je ne faisais que reproduire quelque chose. Comme je ne me retrouvais pas assez dedans, j’ai complètement arrêté. Il faut que je me retrouve dans mon travail, sinon j’ai l’impression de pervertir le truc.

Qu’est ce que tu aimes en ce moment ?

Dernièrement, j’ai fais un visu pour le t-shirt d’un groupe de rap que je kiffe vraiment, je sais pas si ca va sortir mais j’espère vraiment.

J’aime beaucoup dessiner aussi mais après je ne peux pas faire trop de trucs en même temps. J’adore l’aquarelle aussi mais je n’ai pas vraiment le temps de développer ça. Une chose à la fois.

Dans Kairos, tu retranscris plutôt des peurs abstraites ou c’est plutôt un travail abstrait ?

Non je ne peins pas de craintes ni de peurs. J’essaie plutôt de comprendre. Et puis chacun peut trouver sa réponse dans son interprétation de mon travail. C’est bien de donner des clés, mais c’est super personnel. C’est pour ça que j’ai choisi de faire quelque chose d’abstrait. Je trouve cela super intéressant aussi dans l’art gothique, le fait d’utiliser certains symboles, formes et c’est finalement eux qui agissent sur toi. C’est peut-être plus profond que des mots ou qu’une explication plus concrète qui peut avoir ses limites. Il y aussi peut être un truc onirique dedans.

Je trouve important qu’il y ait une densité dans le travail, parce qu’il y a matière à bloquer dessus, comme j’ai pu moi-même bloquer sur les premiers graphs que j’ai vu, j’aurai pu rester des heures devant.

Qui sont les artistes que tu aimes en ce moment, en galerie ?

J’adore vraiment O176, pour moi c’est un maître, il m’a appris des trucs de fou. J’ai fais des collab avec lui et puis c’est lui qui m’a appris à peindre à l’acrylique. La première fois que je suis allé chez lui, il m’a montré ses books (les sketching) et j’ai adoré. Ca a toujours été mon grapheur préféré mais il m’a vraiment fait réaliser que le graph c’est du travail, c’est sérieux, il faut être humble et travailler vraiment dur. Moi je ne pensais même pas que c’était possible de travailler autant que lui, c’est dingue.

Je trouve ça chelou ce délire de « street art », moi quand j’ai commencé à peindre il n’y avait pas cette étiquette de « street art » qui veut tout et rien dire. C’est plus marketing, commercial

Il m’a transmis ma détermination un peu. J’aime bien aussi Kaws. Et puis Liard, même si ce n’est pas tout-à-fait de la peinture, il se rapproche plus de la sculpture. Il fait des structures en superposant plusieurs couches de ciment, résine ou autre et les met en couleurs. Il y a un rendu très archéologique, j’adore ça. Je suis super fan de Gigger aussi, c’est un artiste super complet, il fait du dessin, de la sculpture etc. J’adore aussi Lokies, il peint sur de l’acier, c’est un ancien il est génial.

Mes influences artistiques c’est surtout le graffiti. Même si en fait j’aime bien plein de trucs mais je ne suis pas quelqu’un de spectateur. Par exemple, quand je dis que j’aime bien le foot ça veut dire que j’aime y jouer, pas regarder. J’aime bien faire. Mais du coup comme je passe beaucoup de temps à peindre, j’utilise Instagram, quand je fais des pauses !

Et puis je vraiment un grand fan de BD.

Tu aimerais justement faire des bandes dessinées, des planches ?

Tu sais moi j’ai un rêve, et je le réaliserai, c’est faire mes BD. J’ai déjà une histoire, j’ai déjà les maquettes et j’ai même déjà fait la couverture et quelques pages. J’ai commencé y’a 2 ans mais bon, la peinture a toujours pris le dessus !

Tu te rappelles de la première fois que tu as graffé ?

J’ai commencé par taguer. Je me rappelle, c’était assez spontané. J’ai arrêté l’école tôt, je bossais chez McDo et au boulot j’ai rencontré un type, un ancien grapheur parisien. Il m’a ramené des archives du livre « Paris Tonkar », « Subway Art » d’Henri Chaffouin et puis « Style Wars » en VHS, ca a été une claque pour moi !

Si tu voulais peindre de nouveau un mur, tu irais où ? Plus globalement, il y a une destination particulière où tu aimerais vraiment peindre ?

J’irai à Valence pour peindre avec Rudy. Berlin aussi, parce que je pense que c’est la meilleure école du graffiti en Europe. Et puis après je dirai Genève et Chambéry, c’est endroits que je connais déjà mais où je sais que je peux peindre tranquillement et où il y a le respect des muristes. A 18 ans je suis parti 6 mois à Montréal et j’aimerai bien y retourner aussi, il y a un bon niveau là-bas. Et New York forcément. En fait, presque partout.

J’ai même eu l’occasion de peindre à Dubaï, c’était pour l’anniversaire de la création des Emirats je crois. On devait être une centaine de grapheurs, certains que je connais et que j’aime beaucoup et on faisait la toile la plus longue du monde pour le Guinness World Record ! On avait des moyens de dingue.

Tu avais fais du live painting à l’Urban Art Jungle de septembre dernier, aimerai tu en refaire ?

Je ne suis pas fan du live painting car je n’aime pas peindre sur seulement une journée et en plus je n’aime pas forcément les petits formats. Surtout que lorsque t’es en free style tu as besoin de plus de temps et tu ne pense pas forcément à reproduire toutes les idées que t’as de base, t’oublies des trucs. Moi j’ai plus l’habitude de travailler à partir de maquettes que je prépare à l’avance.

En fait quand je n’ai pas le temps que je veux, je suis vite frustré. Et si je rate un mur, je met une semaine à m’en remettre, jusqu’à ce que j’en refasse un autre en fait. En plus comme maintenant je le fais moins souvent je me dis que je n’ai pas le droit à l’erreur sinon je vais être mal pendant trop longtemps. Je ne veux pas faires les choses à moitié.

Qu’est ce que tu penses du street art en général ?

Je trouve ça chelou ce délire de « street art », moi quand j’ai commencé à peindre il n’y avait pas cette étiquette de « street art » qui veut tout et rien dire. C’est plus marketing, commercial. Moi je suis parfois un peu choqué quand je vois des trucs soit disant street art. J’ai l’impression aussi que dans le street art, en fin de compte, il y a très peu de graffiti. Il y a des grapheurs qui font autre chose que du graffiti mais pas vraiment de graffiti.

C’est ce qui fait que je trouve que c’est une belle appellation « art de rue », c’est cool, mais souvent quand je vois street art j’ai un peu d’appréhension, à cause de ce côté commercial. Ce n’est plus underground et ça devient mainstream. Je trouve ça dommage. Je pense que maintenant il y a énormément de gars qui peignent à la bombe, qui font du street art sans être passé par la case graffiti, du coup ils ne maîtrisent pas l’outil et ça se voit. C’est une super école le graffiti, tu apprends les courbes, les couleurs. Moi ca m’a fait progresser en dessin comme pas possible. Mais je pense qu’il y aura toujours du graffiti car il y a quelque chose de beau et cool là dedans, ca motivera toujours les jeunes.

Retrouvez Loodz au Sitio à Lyon, 3 place Gensoul

Signaler une erreur.

Rejoins-nous sur Facebook !