Le Joker, nouvelle figure des mouvements protestataires

Alors que les protestations sociales s’intensifient et s’uniformisent partout dans le monde, ses protagonistes s’emparent de marqueurs issus de la pop culture. Le succès du « Joker » a vu apparaitre dans son sillage des manifestants grimés en clowns. Car beaucoup se reconnaissent dans le désespoir clownesque de ce personnage poussé à bout, à l’heure où certains patrons français inquiétés par la justice (Carlos Ghosn, François-Henri Pinault) voient leur rémunération décoller. Explications.

Le rapport du Secours catholique publié en novembre 2019 et celui de l’Insee constataient de concert une hausse de la pauvreté en France, avec 14,7% de la population, soit 9,3 millions de personnes, vivant sous le seuil de pauvreté. En parallèle en 2018, les salaires des grands patrons du CAC 40 augmentaient de 12% selon Proxinvest, avec une rémunération moyenne annuelle évaluée à 5,8 millions d’euros, soit 277 SMIC, un niveau jamais atteint depuis 2003.  Avec un salaire 90 fois plus élevé que celui de leurs employés, contre 73 fois en 2014.


Carlos Ghosn, François-Henri Pinault… les Thomas Wayne du monde réel

Le sentiment de défiance à l’égard des plus riches s’est aggravé en 2019 : démêlés avec la justice pour Carlos Ghosn, assigné à résidence au Japon pour abus de confiance aggravé et revenus non déclarés, et paiement de 1,25 milliard d’euros pour fraude fiscale à la justice italienne par Kering, le groupe de François-Henri Pinault. Il faut dire qu’en 2018, ces derniers étaient tous les deux dans le TOP 5 des rémunérations des grands patrons, avec respectivement 14,3 et 17,3 millions d’euros chacun. Les Thomas Wayne du monde réel sont plus que jamais scrutés de près par une population à bout.

Pendant ce temps-ça, dans la culture populaire, un film connaît un succès planétaire. Avec un milliard de dollars de recettes au niveau mondial, et plus de 5 millions d’entrées en France, le succès de « Joker », le nouveau film de l’univers DC Comics réalisé par Todd Philipps, n’est plus à démontrer.  

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Joker manifestation photo Jannes Van den wouwer

Si la performance de Joaquin Phoenix a su déplacer les foules dans les salles, le film séduit également pour son regard juste, en phase avec une actualité sociale brulante. Dans le film, le personnage du Joker devient malgré lui le porte-parole d’une génération animée d’une soif de vengeance contre des riches, aveuglés par la misère qui les entoure. La foule se révolte, grimée comme le clown.

La transgression érigée en symbole

La réalité a rapidement rattrapé la fiction puisque le masque du « Joker » est devenu le nouveau symbole des protestations sociales dans le monde. Au Chili, c’est la hausse du ticket de métro aux heures de pointes qui a mis le feu aux poudres.

Au Liban, la taxe sur les appels effectués via l’application Whatsapp a fait sortir le peuple dans la rue. A Hong-Kong, c’est le projet autorisant les extraditions vers la Chine, et par extension l’influence grandissante de Pékin, qui a provoqué la fronde. Et ce sont des manifestants affublés du masque du « Joker » qui ont fait les gros titres.

Le procédé n’est pas nouveau. Le masque de Guy Fawkes, utilisé par V, justicier vengeur qui lutte contre une Angleterre fasciste dans le film de 2005 « V pour vendetta », était rapidement devenu le porte-parole du mouvement Anonymous et de nombreux manifestants à travers le monde. Plus récemment, c’est le masque de l’anticonformiste Dali, popularisé par la série « La Casa de Papel », que l’on retrouvait chez les frondeurs.

En France, le gilet jaune

« C‘est de plus en plus la folie dehors. La situation est tendue, oui. Les gens sont désemparés. C’est le début de Joker. Et voilà qui devrait être au coeur d’un projet politique : détendre les relations humaines, la guerre de tous contre tous, éviter que notre pays devienne Gotham City. »

François Ruffin, député France Insoumise

Sur le plateau de C à vous le 13 novembre, François Ruffin, député de la France Insoumise de la Somme, mettait en garde ceux qui gouvernent sur les enjeux à venir. En filigrane, l’évocation de la crise des gilets jaunes.

Le 17 novembre marque le premier anniversaire du mouvement. Il y a un an, 282 000 personnes décidaient de prendre le gilet jaune comme symbole pour protester contre une énième hausse du prix du carburant. 52 actes plus tard, le mouvement a beaucoup faibli et les chiffres de la répression sont impressionnants : 4400 blessés (dont 1944 chez les forces de l’ordre), 12 107 interpellations et 2000 condamnations prononcées, selon le ministère de l’Intérieur et de la Justice.

La crise des gilets jaunes a nourri la vision d’un gouvernement et d’élites déconnectées, peu en phase avec les aspirations et les souffrances des plus démunis. Et ce n’est pas l’écart qui s’est creusé entre eux et les grands patrons corrompus qui a calmé leur colère.

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