Enquête : La classe inversée, l’avenir de l’école ?

La classe inversée, une étude selon Jacques Tibéri, juriste & journaliste

Dans le cadre discret du programme « l’école à l’ère Numérique », la rue de Grenelle a lancé des initiatives de classes inversées. Un concept made in America, où l’élève reçoit les cours chez lui et les met en pratique en classe, sous l’œil de l’enseignant.

Depuis 2006, au lycée de Clintondale, banlieue difficile de Détroit, le taux d’échec en maths a chuté de 44 à 13% et les sanctions disciplinaires ont été divisées par trois. Un petit miracle lié au passage à la classe inversée.

L’École où les homeworks sont des classworks

Ici, l’enseignant s’invite à domicile, à travers des « capsules » vidéos, des cours numériques. L’élève les découvre chez lui, à son rythme. En classe, le professeur lui proposera des exercices et autres activités d’utilisation des connaissances. Une pédagogie plus active, qui faciliterait l’apprentissage.

Des retours positifs

Imaginée il y a une dizaine d’années par Jonathan Bergman et Aaron Sams, enseignants en chimie dans le Colorado, la classe inversée est désormais expérimentée en France, avec des résultats globalement positifs.

David Bouchillon, professeur d’Histoire-Géo, décrit son expérience comme « extrêmement enrichissante ». Ses élèves « ont totalement joué le jeu », « paraissent convaincus et en progrès importants ». Ils visionnent les cours chez eux puis participent lors de « serious games » en classe, puis s’auto-évaluent. Pour l’enseignant, cette méthode favorise leur « autonomie, compréhension et production ». Depuis, il n’est plus revenu à la classe traditionnelle.

‘S’ils ont une question, ils cherchent la réponse dans leur smartphone ou leur manuel »

Même constat pour Guillaume Laravoire, professeur d’éco-gestion dans un lycée d’Albertville (1.2) Après avoir préparé le cours chez eux, les élèves « mettent leurs recherches en commun ou se consacrent aux exercices » en classe. Ils diffusent leurs « capsules » via youtube, Facebook ou VideoNot. S’ils ont une question, ils cherchent la réponse dans leur smartphone ou leur manuel. Enfin, ils s’auto-évaluent grâce à l’application de QCM en ligne Socrative. L’enseignant n’intervient « que si un sujet connaît un taux élevé de mauvaises réponses ». Les parents semblent plébisciter cette mesure qui développe l’autonomie de leurs enfants et les encourage à participer. « L’enseignant doit oser et être en mouvement perpétuel » conclu Guillaume Laravoire.

Des témoignages optimistes de ce genre, le site classeinversee.com en compte près d’une centaine. Cependant il ne s’agit que de retours d’expériences. Il ne faut donc pas généraliser. « Il n’existe pas un seul dispositif de classe inversée, mais une infinité résultant des choix de l’enseignant » rappellent Isabelle Nizet et Florian Meyer de l’Université Québéquoise de Sherbrooke.

Classe inversée : des doutes et des craintes

L’intérêt récent des rectorats pour cette pédagogie alternative a suscité un mouvement de critiques, dont Paul Devin, Inspecteur de l’Éducation Nationale et syndicaliste, se fait le héraut, dans une tribune, publiée sur Mediapart.

À ses yeux, les capsules à regarder chez soi relèvent parfois de « l’artifice motivationnel ». Il dénonce aussi une « illusion de progrès », portée par un lobby de start-ups. Il dessine, enfin, de sombres perspectives, où l’éducation serait confiée à « des services privés, conduits par la rentabilité économique ».

L’éducation confiée à « des services privés, conduits par la rentabilité économique »

« La classe inversée n’est pas une révolution pédagogique, mais une illusion » conclu-t-il dans vousnousils, l’e-mag de l’éducation. Elle « nous détourne du vrai enjeu : les compétences professionnelles de l’enseignant ».

Malgré la virulence de ses critiques, certains arguments avancés par Paul Devin font mouche.

D’abord, le numérique ne semble pas vraiment adapté aux activités pédagogiques. Plusieurs études, compulsées par le psychologue Éric Jamet (1), montrent que l’écran n’est pas un outil permettant d’apprendre pour le long terme.

Ensuite, la classe inversée ne résout pas le problème du décrochage scolaire et risque même de l’amplifier. Ainsi, une étude, menée en 2013 par la State University of California (1.1) montre que l’auto-apprentissage hors contexte scolaire est un défi pour les élèves dont la motivation est faible. Peu d’élèves adopteraient une « posture d’apprentissage actif » une fois rentrés à la maison. Les enfants démotivés, défavorisés ou délaissés risquent d’être encore plus désavantagés qu’actuellement.classe-inversée

Le mammouth aurait-il entamé sa mue ?

Quoique encore expérimentale, cette nouvelle pédagogie apparaît comme une piste de réforme très concrète pour l’École de demain.

Même si sa mise en place relève encore du bon vouloir des établissements, l’inversion est de plus en plus prise au sérieux par le Ministère. Ainsi, celui-ci envoyait, l’an dernier, Catherine Becchetti-Bizot, Directrice du numérique, discourir lors du Congrès de la Classe Inversée  de la CCI de Paris. Puis, en janvier 2016, Najat Vallaud-Belkacem elle-même plaçait sous son haut patronage la « semaine de la classe inversée ». Malgré la virulence de ses critiques, certains arguments avancés par Paul Devin font mouche

D’abord, le numérique ne semble pas vraiment adapté aux activités pédagogiques. Plusieurs études, compulsées par le psychologue Éric Jamet (1), montrent que l’écran n’est pas un outil permettant d’apprendre pour le long terme.

Ensuite, la classe inversée ne résout pas le problème du décrochage scolaire et risque même de l’amplifier. Ainsi, une étude, menée en 2013 par la State University of California (1) montre que l’auto-apprentissage hors contexte scolaire est un défi pour les élèves dont la motivation est faible. Peu d’élèves adopterait une « posture d’apprentissage actif » une fois rentrés à la maison. Les enfants démotivés, défavorisés ou délaissés risquent d’être encore plus désavantagés qu’actuellement.

L’inversion n’est pas pour demain   

La classe inversée est une des facettes de la « pédagogie active », où l’élève mobilise ses connaissances aux côtés de l’enseignant.

Cependant, même si l’instituteur Lucien Marboeuf (1.4) se dit « convaincu qu’un élève apprendra mieux s’il comprend par lui-même et a été placé dans une situation où il s’appropriera (…) le savoir », il avoue ne « pas placer si souvent que ça (ses) élèves dans ce type de situations ». Pourquoi ? « Les pédagogies actives sont chronophages » explique-t-il, et « demandent un investissement et une créativité dont je ne suis pas toujours capable ».

Un paradoxe confirmé par l’enquête Talis de l’OCDE (1.3) : « les enseignants s’accordent à dire que l’enseignement doit donner un rôle actif aux élèves et les aider à effectuer leurs propres recherches. Toutefois, la réalité de l’enseignement est souvent tout autre et nombre d’enseignants ont davantage recours à des pratiques pédagogiques passives plutôt qu’actives ».

Cette résistance au changement pourrait s’expliquer, selon Lucien Marbeuf, par le fait « qu’on forme finalement très peu aux pédagogies actives, avant d’entrer dans le métier ; or on a tendance à enseigner comme on a été enseigné ».

Dès lors, comme l’écrivent les auteurs de l’enquête Talis, « il est peu probable que le recours à un seul type de pratiques pédagogiques soit l’approche la plus bénéfique pour l’apprentissage (…). Les méthodes pédagogiques actives et celles plus traditionnelles devraient au contraire être combinées pour trouver un juste équilibre ».

Sources :

  • http://educavox.fr/innovation/pedagogie/la-classe-inversee-bilan-d-une-experience
  • http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=100446
  • http://circ-elbeuf.spip.ac-rouen.fr/spip.php?rubrique54
  • https://www.amazon.fr/L%C3%A9ducation-r%C3%A9invent%C3%A9e-Salman-Khan/dp/2709642891
  • https://books.google.fr/books?id=V4RiAgAAQBAJ&pg=PT23&lpg=PT23&dq=flipper+class+clintondale&source=bl&ots=R6nOkMVHfG&sig=8bi0Ly0y7xMuSdRFkUGgjZ8BuhM&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjTtb-N9ePPAhWHAcAKHVhGBakQ6AEIKTAB#v=onepage&q=flipper%20class%20clintondale&f=false
  • 1. Éric Jamet, « Les nouveaux médias, un plus pour la mémorisation », Les cahiers pédagogiques, n°474, 2009, dossier « aider à mémoriser ».
  • 1.1 : Menée en 2013 par Jacob Enfield de la State University of California
  • 1.2-Magazine Famille & Education, n°511, mars-avril 2016.
  • Pedagogiesactives.com (a voir)
  • 1.3 Etude OCDE pédagogie active enquête Talis
  • 1.4-Blog Lucien Marboeuf

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