Dans les stades de football, les Ultras sont les gardiens de la passion

Paroles aux ultras de football!

Seuls véritables acteurs durables du football, les supporters sont pourtant relégués au second plan. A l’ombre des peurs irrationnelles et des logiques punitives, des histoires intimes et fortes se font jour.

Dans les tribunes des stades français bruissent la rumeur d’une vie secrète. Celles des ultras, des passionnés et de ceux qui veillent sur un patrimoine immatériel : la culture des clubs tricolores.

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Ultras PSG fumigènes : photo Flickr

“Un escalier de fer, un couloir étroit et obscur”. Au fond de ce couloir une porte grande ouverte d’où parvient la clameur d’une foule dont la puissance paraît irréelle… Quelques mètres à parcourir pour atteindre la lumière et là, le monde.

Ce monde bouillonnant, chantant, agitant écharpes et fumigènes. Dans l’imaginaire collectif, les supporters ne seraient qu’une bande de fauteurs de troubles, tout juste bons à se battre, à proférer des insultes racistes ou homophobes, à défrayer la chronique.

Malgré le succès sportif des siens, Hakim est amer de voir les tribunes « anesthésiées par l’argent et les lois répressives

 Pourtant, si l’on écarte un instant le sacro-saint buzz, la réalité est tout autre. Derrière les idées reçues et les poncifs largement relayés par les médias dominants se cachent des hommes, des femmes et, parfois, des enfants, qui vouent une part importante de leur existence à un amour irrationnel.

« Sans le PSG, je serais une personne très différente. Sans doute beaucoup plus triste. »

A 39 ans, Hakim ne sort jamais de sa barre HLM du 9-3 sans arborer fièrement les couleurs du Paris-Saint-Germain. Tombé dans le virage Auteuil quand il était tout petit, il n’a jamais cessé d’encourager son équipe. « Ces dernières années, le club a connu beaucoup de transformations. On a failli être relégués en 2008 avant d’être rachetés par les Qataris et de marcher sur le championnat », se souvient-il. 

Rien ne sera plus jamais comme avant.

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Ultras Racing Club de Strasbourg photo Wiki

Malgré le succès sportif des siens, Hakim est amer de voir les tribunes « anesthésiées par l’argent et les lois répressives ». A la grande époque de Ginola, de Weah, de Lama et de Raï, l’ambiance était incandescente au Parc des Princes. Les supporters pouvaient s’exprimer, concevoir des tifos, défier l’adversaire.

« Aujourd’hui, seul le CUP donne encore un peu de voix. Mais ils ne sont pas assez nombreux et surtout pas soutenus par le club. Les dirigeants sont bien plus concernés par la vente de maillots de la dernière star venue que par la vie de leurs tribunes », accuse-t-il.

Va-t-il poursuivre l’aventure ? Il n’en doute absolument pas. Mais il pense que rien ne sera plus jamais comme avant.

Plus de peur que de mal

A quelques encablures de la Porte d’Auteuil, un ancien grand nom du football français ronronne dans la torpeur des divisions inférieures. Pour les plus aguerris, le Red Star est synonyme de belles aventures, de souvenirs forts et d’une certaine idée du jeu.

Aujourd’hui, le club francilien a perdu de son lustre d’antan, mais ses plus fidèles supporters ne désarment pas. François a 59 ans. Ce livreur suit le club à l’étoile rouge depuis plus de quarante-cinq ans et se souvient de tout. D’absolument tout. Des bons moments comme des mauvais. Loin du foot business.

A la recherche du temps perdu

Hanté par le spectre de sa grandeur passée, le FC Metz joue les funambules entre l’élite et les divisions inférieures depuis plusieurs années. Ses supporters le savent, le maintien de la maison Grenat dépend de la mobilisation du plus grand nombre.

Joueurs, entraîneurs, dirigeants et supporters, doivent se mobiliser. Milos est supporter « depuis tout petit ». Le club est, après une belle campagne en Ligue 2, remonté avec la ferme intention de se maintenir à la 38e journée. Mais pour Milos, ça ne suffit pas.

« On ne peut pas se contenter de faire l’ascenseur entre la première et la deuxième division chaque année. On a besoin de garanties et de cohérence. Et là, les ultras et les socios peuvent apporter du liant et réfléchir sur le long terme. Un socio prendra toujours plus soin du club de son coeur qu’un gratte-papier », assure cet ultra du FC Metz.

Pour l’heure, les coéquipiers de Renaud Cohade s’en sortent plutôt bien et les travées du stade Saint-Symphorien se garnissent à chaque rencontre.

Une question d’héritage

Derrière les millions de visages qui naviguent chaque week-end dans les eaux agitées des championnats français, il y a des histoires particulières. Celle d’Amélie, fière supportrice du RC Lens en est une.

Elle a découvert le club et sa passion sur le tard. Son grand-père, fan de la première heure, avait tenté de lui transmettre son amour du club nordiste en lui racontant les épopées, les grands noms, les belles histoires. Mais rien n’y a fait. « Je n’étais clairement pas branchée foot à l’époque. Il a fallu attendre l’irréparable pour que j’ouvre les yeux. » 

« Quand j’ai entendu les anecdotes des autres lors des déplacements et des parcages. J’ai compris. Je suis devenue une sang et or. » 

Le grand-père de Myriam est mort subitement d’une crise cardiaque. Cette disparition a eu l’effet d’un électrochoc. « C’est à ce moment-là que j’ai réellement compris le sens de son engagement. Quand j’ai vu ses amis et les gens dans les tribunes. Quand j’ai entendu les anecdotes des autres lors des déplacements et des parcages. J’ai compris. Je suis devenue une sang et or. » 

A Strasbourg, Quentin et son père partagent une passion débordante pour le Racing. Ils ont tout connu ensemble. Les victoires européennes, les désillusions, les relégations et le gouffre menaçant de la disparition du club. « Ça te marque au fer rouge, ce genre d’histoires », insiste Quentin.

« On n’a pas forcément le club le plus prestigieux, mais il fait partie de nous. C’est comme un membre de la famille, un proche. On l’aime, on le protège, on le soutient », ajoute son père Georges.

Ultras et porteurs de projets

Au quotidien, les ultras vivent pour servir leur art, leur métier comme certains l’appelle. Supporter une équipe, au-delà des questions du quotidien, c’est une activité à plein temps.

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Saint Etienne Derby Lyon Geoffroy Guichard Mag 06 Fevrier 2016

Les responsables des associations agréées doivent gérer les déplacements et l’accueil de centaines, voire de milliers, de supporters, penser à la sécurité, à la coordination des animations, à la confection des banderoles… Du management pur et dur.

Mais plus important encore, les ultras veillent. Ils veillent à perpétuer et transmettre un héritage parfois vieux d’un siècle. A Nantes, les membres de la Brigade Loire, comme le collectif « A la nantaise », s’assurent que l’esprit des Canaris vit toujours à la Beaujoire. 

Les supporters sont bien plus que de simples consommateurs ou des justiciables

A Rouen, la Fédération des Culs Rouges est en passe d’intégrer le conseil d’administration du FC Rouen pour maintenir en vie ses 120 ans d’histoire. A Marseille, le Massilia Socios Club travaille depuis plus de trois ans pour remporter un pari : celui d’intégrer les supporters dans le développement et la pérennisation de l’Olympique de Marseille.

Des exemples comme ceux-là, la France en compte des dizaines. Et chacun prouve, à sa manière, que les supporters sont bien plus que de simples consommateurs ou des justiciables. Ce sont des citoyens actifs, conscients et engagés pour le bien de leur communauté.

Qu’importe la distance

Pour tout supporter qui se respecte, le déplacement reste un moment particulier. Comme une occasion de prouver, envers et contre tout, que la passion ne se soumet ni aux contraintes matérielles ni aux heures de route.

Pour les ultras, il n’est pas rare de passer une bonne douzaine d’heures dans un bus surchauffé, d’enchaîner un match et de reprendre la route dans l’autre sens. Quel que soit le temps. Quel que soit le résultat. C’est une procession furieuse et infinie qu’ils accomplissent durant neuf mois de l’année.

« Mon plus gros déplacement, c’est Olomouc en République Tchèque en septembre 1998. Nous sommes partis avec cinq ou six cars bondés. Les banderoles et les fumis étaient bien rangés en soute. On n’en pouvait plus d’attendre l’heure du match. A chaque arrêt sur l’autoroute, on se chauffait à coup de chants, on imaginait le score, le nom des buteurs… »

Cette année là, l’OM est engagée en Coupe de l’UEFA, l’ancêtre de l’Europa League. 

En huitième de finale, les Phocéens doivent affronter les joueurs du Sigma Olomouc, une mystérieuse mais redoutable équipe tchèque qui vient d’enchaîner la bagatelle de dix matchs sans défaite. Après seize heures de voyage en voiture avec deux amis, Hakim arrive sur les lieux, entre dans le petits stade Andruv et commence à chanter. Au coup de sifflet final, c’est un match nul.

Une semaine plus tard, Hakim et les siens reprenaient la route, direction Bordeaux pour un déplacement à haut risque face au rival pour le titre. 

Ces kilomètres avalés match après match, les plus déterminés les envisagent comme les lettres de noblesse de leur métier de supporter. Loin de l’opportunisme et des coups de cœur de l’instant, ce dévouement s’inscrit dans le long terme, dans l’effort, dans la certitude qu’au bout de la route un sourire victorieux les attend.

Une politique liberticide

Depuis quelques années, les déplacements se font plus rares en Ligue 1. La faute à une hyper réaction des préfets face à la violence éventuelle des supporters. On condamne au préalable, on interdit par principe, on prive d’office. Illustration de l’absurdité ambiante, le dernier classico entre le PSG et l’OM qui s’est déroulé en mars 2019 a été marqué par l’absence des supporters olympiens. 

Dans un arrêté publié quelques heures avant la rencontre, le préfet de police de la capitale interdisait leur déplacement en arguant que la possibilité de les voir se moquer de Paris après sa défaite en coupe d’Europe constituait un risque trop grand pour l’ordre public. 

Interdictions de stade : à ne rien n’y comprendre

Supporter de Nantes depuis dix ans, Ahmed ne comprend tout simplement pas l’attitude des autorités. Pour le jeune informaticien, un stade sans les chants adverses sonne forcément creux. Et il n’est pas le seul à le penser. Dans tous les stades de l’Hexagone, l’ambiance des rencontres est descendue d’un ton. 

Mobilisée depuis 2011 sur cette épineuse question, l’Association nationale des supporters a dénombré les interdictions prononcées. Au total, pas moins de 210 décisions ont été prises depuis trois ans, soit une hausse de plus de 7 000 % depuis l’instauration des lois permettant de telles manœuvres. Parmi les matchs les plus pénalisés, les derbys sont en tête. La rivalité qu’entretiennent les publics de certains clubs semblent inquiéter les autorités au point de les voir interdire tout mouvement avant, pendant et après le match. 

« Les autorités se servent du contexte anxiogène, des attentats et des gilets jaunes, par exemple, pour stériliser les stades français. »

Face au phénomène, les aficionados tentent de se fédérer pour trouver une solution. Mais est-il encore temps ? Pour Gérard, supporter lillois natif de Valenciennes (il tient à le préciser), rien n’est plus pareil. Il pense que les autorités se servent du contexte anxiogène, des attentats et des gilets jaunes, par exemple, pour stériliser les stades français.

Lui qui a fait « toutes ses classes » dans les tribunes du LOSC a assisté à la lente métamorphose de l’ancien stade Grimonprez Jooris et, plus récemment, du stade Pierre Mauroy.

A la croisée des chemins

La menace d’un argent roi a toujours été brandie dans l’univers du foot. Dès les années 1980 et la rivalité entre l’OM de Bernard Tapie et les Girondins de Bordeaux de Claude Bez, les Cassandre prophétisaient la fin du foot familial et des valeurs qui en découlent. Ils étaient loin d’imaginer ce qui se tramait en coulisses. Aujourd’hui, le monde du supportérisme français est à la croisée des chemins.

A gauche, les sirènes du grand spectacle, des stars brésiliennes et des « expériences incomparables », offertes par des stades flambant neufs mais aseptisés. A droite, la tradition, et la culture portée par une marge de plus en plus réduite. Celle des tifos, des fumigènes, des chants entonnés jusqu’à l’extinction de voix. Celle des aventures collectives et des histoires évoquées à l’heure de l’apéro.

Face aux ultras, des clubs tentent avant tout d’être rentables, de dégager des bénéfices et de résister au rouleau compresseur des grosses écuries européennes. 

Face à Manchester United, au Real Madrid, au FC Barcelone ou au Bayern Munich, le cas du PSG a fait illusion. Un temps seulement. Dans les travées du Parc, plus aucun groupe de supporter n’est admis. Seul le CUP a désormais droit de cité. Malgré les efforts de ses membres, l’ambiance des années fastes n’est plus qu’un souvenir. Autour de la porte d’Auteuil, toute la France du foot regarde, inquiète. Les sièges bleus et rouges parisiens symbolisent-ils un avenir collectif ? Est-ce une expérience ratée ?

Jérémy Felkowski… journaliste pour la revue du Zéphyr.
Il a participé à la rédaction du numéro spécial intitulé « Supporters : le vrai visage des fans de foot« .










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